Sébastien Hénault : photographier près de chez soi, même avec Étretat à côté
Sébastien Hénault : photographier près de chez soi, même avec Étretat à côté

Sébastien Hénault a l’un des sites les plus photographiés de France à portée de voiture, et il a décidé de ne jamais le photographier. Ce refus n’est pas une posture : c’est la conséquence directe d’une pratique qui consiste à photographier près de chez soi ce que plus personne ne regarde.
Je lance aujourd’hui Signatures, une série d’entretiens écrits avec des photographes dont la démarche prolonge ce que je défends sur ce blog. Pas des portraits de vitrine, pas de promotion croisée : des échanges où l’on parle de regard, de renoncements et de méthode. Et pour ouvrir cette série, je voulais quelqu’un dont le travail contredit frontalement l’idée reçue la plus tenace de la photographie de paysage, celle qui veut qu’il faille aller loin pour rapporter quelque chose.
Sébastien Hénault photographie la Seine-Maritime. Le Pays de Caux, la Côte d’Albâtre, les forêts, les talus, les hêtres. Il a Étretat à portée de main et il n’y va pas, par choix assumé, pour ne pas ajouter sa pierre au surtourisme. Il travaille beaucoup au téléobjectif, ce qui n’est pas le réflexe quand on pense paysage. Et il a fini par formuler quelque chose que je trouve juste : 80 % d’une photo se joue avant que l’appareil sorte du sac.
Ce qui m’a décidé à l’inviter en premier, c’est cette cohérence. Photographier près de chez soi n’est pas chez lui une solution de repli faute de budget voyage : c’est une position de travail, doublée d’un engagement écologique. Ses réponses sont publiées telles qu’il me les a envoyées, je n’ai corrigé que des coquilles. Vous allez voir, il ne cherche jamais à faire joli. 🌿

« Photographe de paysage en Seine-Maritime, j’aime montrer que nos paysages du quotidien méritent qu’on les regarde vraiment. À travers mes photos et mes vidéos, je partage mon amour et mon respect pour la nature. La photo est arrivée très progressivement dans ma vie et elle a maintenant pris beaucoup de place au point d’occuper la majorité de mon temps libre. Je mets aussi en avant des valeurs comme le partage et la transmission, que ce soit à travers ma pratique de la photo ou dans mon métier de formateur en communication visuelle. »
1. Avant de photographier près de chez soi, il chassait les paysages grandioses
Il y a la photo qu’on fait quand on débute, et celle qu’on fait une fois qu’on a trouvé quelque chose. À quel moment as-tu senti que ta photographie devenait la tienne, et pas juste de belles images ?
Au début, j’estimais qu’une sortie était réussie lorsque je revenais avec beaucoup de contenu sur ma carte mémoire. Ce sentiment durait jusqu’au moment où je découvrais mes images sur grand écran. Dans la précipitation, je faisais beaucoup d’erreurs aussi bien techniques qu’au niveau composition. Je me traitais d’idiot face à mon écran pour ne pas avoir pris plus de temps. C’est à partir du moment où j’ai commencé à ralentir, à prendre le temps de la réflexion et de l’analyse que les choses ont changé. C’est surtout l’état d’esprit lors des sorties qui a évolué et je pense que ça a aussi une influence sur mes photos.
Quand tu repenses à tes premières années, qu’est-ce que tu faisais à l’époque que tu trouves aujourd’hui complètement à côté de la plaque ?
Lorsque j’ai commencé, j’étais très influencé par les paysages grandioses et les lumières exceptionnelles. Mes sorties n’avaient pour objectif que de capturer ce genre de scènes. Si je pensais que les conditions n’étaient pas idéales, je ne sortais pas. Je pense que cette approche m’a fait passer à côté de beaucoup d’opportunités. En effet, le moment exceptionnel ne se planifie pas, il ne se commande pas. Il existe bien sûr des moyens de se donner plus de chances mais la meilleure pratique c’est de sortir quelles que soient les conditions (sans se mettre en danger bien sûr). C’est à partir du moment où j’ai commencé à comprendre ça et à le mettre en application que je me suis senti plus libre et que surtout j’évitais la frustration d’une sortie dont les conditions ne correspondaient pas exactement à celles que j’avais imaginées.
2. Sa signature : photographier près de chez soi ce qu’on ne regarde plus
Si on retirait ton nom de tes photos, à quoi quelqu’un pourrait-il reconnaître que c’est toi qui les as prises ?
Je ne pense pas que mes photos pourraient se distinguer des autres par leur sujet ou une façon de les développer. En revanche, elles montrent souvent des scènes courantes, des paysages devant lesquels on peut passer quotidiennement sans y prêter attention. J’essaie de mettre ces paysages en valeur en les mettant en scène. Je profite de belles conditions, ou je travaille le cadrage. J’essaie de montrer que ce qui peut paraître banal ne l’est pas tant que ça quand on prend juste le temps de regarder. C’est peut-être ça qui peut faire que mes photos se reconnaissent.

3. Sur le terrain : 80 % de la photo se joue avant de sortir l’appareil
Avant de déclencher, qu’est-ce qui se passe dans ta tête ? Est-ce que tu sais ce que tu cherches, ou est-ce que ça se décide sur le terrain ?
Je planifie de moins en moins. Bien sûr, je jette un coup d’œil sur la météo ou les marées avant de partir mais, de plus en plus souvent, ça s’arrête là. Je suis un photographe opportuniste. Je fais en fonction de ce que j’ai. Une grande partie de mes photos se décide sur le terrain. J’avance, j’observe jusqu’à ce que quelque chose m’arrête. Je regarde plus attentivement, je me demande pourquoi je me suis arrêté sur ce sujet-là, j’anticipe ce que pourrait être la photo. Je me déplace, je tourne, je m’arrête encore. C’est uniquement à partir du moment où je pense avoir trouvé le bon angle que je sors l’appareil du sac. C’est lors de cette phase d’observation que se construit 80 % de la photo. Il reste 15 % d’affinage avec l’appareil en main ou sur le trépied et 5 % de réglages.

4. Les règles, le matériel, les likes : ce dont il s’est affranchi
Quelle est la chose que beaucoup de photographes de paysage croient indispensable, et dont tu t’es complètement affranchi ?
Il y a certaines règles qui ont tendance à être érigées en dogme. Je pense notamment à la règle des tiers. Je suis parfois surpris de constater que la première chose que certains photographes vont regarder sur une photo, c’est le respect de cette règle. Si la photo s’en écarte, ils ne vont en retenir que ça et la rejeter. Je ne dis pas que cette règle n’est pas utile ni efficace, je pense juste qu’elle n’est pas obligatoire. D’une manière générale, on parle de règles de composition. J’ai plutôt envie de parler d’outils de composition. C’est bien de les connaître. On les utilise quand c’est justifié mais on peut aussi ne pas s’en servir. Quel serait l’intérêt de dénaturer l’émotion d’une image sous prétexte qu’il faut absolument suivre ces règles ? J’utilise ces outils de composition mais je n’hésite pas à m’en passer si c’est bénéfique pour l’image que je souhaite créer.

On entend souvent qu’il faut voyager loin, se lever avant l’aube, avoir le dernier boîtier. Qu’est-ce qui compte vraiment, selon toi, et qu’on néglige ?
Je crois qu’il y a trop d’importance accordée au matériel et à l’aspect technique. Ce sont bien sûr des aspects qui comptent mais ça n’est pas pour ça qu’on fait de la photo. Ce qui compte c’est d’être présent dans l’instant, de prendre le temps qu’il faut, de voir et de ressentir. Être coupé du monde pendant quelques heures, dans le calme de la nature, ça a un aspect apaisant et relaxant. La photo de paysage a presque une vertu thérapeutique. C’est bénéfique pour le corps et pour l’esprit. Il ne faut pas faire de la photo en se demandant combien on va avoir de « j’aime » sur les réseaux sociaux. Ces réseaux sont une formidable vitrine mais la course à l’audience conduit à une uniformisation du contenu. Il faut d’abord photographier pour soi. C’est cet aspect qui est souvent négligé.

5. Refuser Étretat, choisir de photographier près de chez soi
Tu fais un choix que peu de photographes assument : ne pas photographier Étretat, à deux pas de chez toi, pour ne pas alimenter le surtourisme. Au-delà du geste, qu’est-ce que ce refus du lieu évident a changé dans ta façon de regarder un paysage ?
Ça rejoint un peu ma réponse à la question précédente. Étretat est devenu un passage obligé. On n’y va pas pour admirer le paysage mais juste pour montrer qu’on y est allé. C’est pourtant un endroit magnifique mais j’ai décidé de ne pas le photographier. Même si je doute que mes photos risquent d’attirer des hordes de touristes, j’ai choisi de ne pas avoir ma part de responsabilité dans la dégradation de ce magnifique paysage. Choisir de ne pas prendre en photo un tel lieu me permet de montrer qu’il y a d’autres choses à voir sur la Côte d’Albâtre et en Seine-Maritime. J’essaie aussi d’attirer l’attention sur le fait que les paysages proches de chez soi ont autant d’intérêt que ceux éloignés ou très connus. Ça demande plus de recherches, d’observation et de temps mais je trouve que je prends plus de plaisir à regarder une photo quand je me suis un peu « battu » pour la prendre qu’une photo prise dans un endroit presque trop facile. En tant que photographe de paysage, la nature est mon sujet. Ce rejet des lieux abîmés par le surtourisme, c’est aussi un engagement. J’ai rejoint l’association Nature First il y a quelques mois car je trouve que les principes qu’elle défend sont en accord avec les miens. Aucune photo ne justifie qu’on dégrade la nature pour la prendre.

6. Le téléobjectif, son outil pour photographier près de chez soi
Le téléobjectif n’est pas le réflexe quand on pense paysage, et c’est pourtant un de tes outils de prédilection. Qu’est-ce que cette focale te permet de voir, ou de dire, qu’un grand angle ne dirait pas ?
Le téléobjectif permet d’aller chercher un détail dans une grande scène. Il simplifie l’image. Je pense que mon utilisation du téléobjectif vient aussi des endroits que je photographie. Étant souvent en forêt, qui est un environnement parfois surchargé, le téléobjectif permet plus facilement d’isoler une partie du paysage. Il aide aussi à mettre en valeur un sujet car il permet plus facilement de le détacher de son arrière-plan. Il m’arrive de prendre des photos avec un grand angle et de me dire plus tard que la véritable image était une petite partie de celle-ci. Je ne dénigre pas l’utilisation d’un grand angle car c’est aussi un outil formidable dans certaines situations. Le téléobjectif correspond plus à ce que je souhaite le plus souvent montrer d’un paysage.

7. Sa bascule : vers les détails et les choses simples
Y a-t-il eu un moment, une rencontre, une image, qui a fait basculer ton regard ? Un avant et un après ?
L’évolution de ma pratique a été très progressive pendant longtemps. Il n’y a pas eu de changement de direction soudain. Cependant, depuis le début de cette année, il y a quelque chose qui est en train de changer. Je suis de plus en plus attiré par les choses simples, les détails, les motifs et les formes. Je me rends compte que je vais passer plus de temps à regarder une photo qui semble montrer peu de choses qu’une photo très spectaculaire. Je n’en suis pas moins impressionné par certaines lumières ou certains paysages incroyables mais ça n’est plus ce que je cherche dans mes images. À l’origine de ce changement, il y a le fait que j’ai commencé à m’intéresser à d’autres canaux que les réseaux sociaux. Je suis abonné à un magazine numérique (ndlr : Elements Photo Magazine) depuis quelques mois qui me permet de découvrir le travail de photographes qui ne sont pas mis en avant par les algorithmes. Des photographes qui partagent leur expérience sur le terrain, leur ressenti plus que leur technique ou leur matériel. Je sens que mon approche change, que ma relation à la photo change également. C’est très enthousiasmant comme sentiment.

Qu’est-ce que tu comprends aujourd’hui sur ta pratique que tu aurais aimé qu’on te dise dix ans plus tôt ?
J’aurais aimé qu’on me dise que ça n’est pas le nombre de photos prises pendant une sortie qui en fait une sortie réussie. J’aurais aimé qu’on me dise qu’il ne faut pas attendre des conditions idéales pour sortir. J’aurais aimé qu’on me dise qu’il n’y a pas de sortie photo ratée. Celle que l’on rate, c’est quand on reste chez soi. J’aurais aimé qu’on me dise que le matériel et la technique ne sont que des outils et que l’essentiel est dans la transmission des émotions que l’on a ressenties face à un paysage. J’aurais aimé qu’on me dise : ralentis, profite, regarde, pose ton appareil et sois présent dans ce moment.
8. Ce qu’il dirait à un photographe qui tourne en rond
À un photographe expérimenté, techniquement à l’aise, mais qui sent qu’il tourne en rond et que ses images se ressemblent toutes, qu’est-ce que tu dirais ?
La technique, c’est utile mais ça ne doit pas être une fin en soi. Il faut pratiquer pour acquérir des automatismes mais, finalement, cet apprentissage de la technique n’a qu’un seul but : l’oublier. C’est difficile car on est sur une forme d’art qui repose sur une technologie et on peut vite se laisser envahir par tous ces chiffres, ces réglages, ces règles et surtout toutes ces injonctions : faites ceci, ne faites pas cela… Je lui dirai de s’inspirer d’autres artistes que des photographes. La peinture est l’expression artistique qui se rapproche le plus de la photographie et elle peut être une très bonne source d’inspiration. La musique peut aussi être source d’inspiration. Quelle musique sur quelle photo ? Quelle photo sur quelle musique ? Je lui conseillerai d’ajouter des contraintes (un seul objectif, une seule focale, format imposé, réglages imposés…). Je trouve que ça stimule la créativité et que ça oblige à penser différemment.

Pour finir, une image. Si tu devais ne garder qu’une seule de tes photographies, laquelle, et pourquoi celle-là ?
Un hêtre sur un talus, c’est un morceau d’un paysage typique du Pays de Caux. En général, on les croise plutôt à proximité d’une ferme qu’en pleine forêt. Ça veut dire qu’il y a quelque chose d’ancien ici. Cet arbre l’est certainement. Il suffit de voir la force avec laquelle il s’accroche à sa terre. Son écorce lisse fait penser à une peau sous laquelle on voit la forme des muscles. C’est du végétal mais il y a de l’animal dans cette scène.

L’exercice que je vous propose 🎯
La contrainte de Sébastien. Choisissez un lieu à moins de quinze minutes de chez vous. Pas un joli lieu : un endroit que vous jugez sans intérêt, celui devant lequel vous passez sans jamais vous arrêter.
Retournez-y trois fois dans le mois qui vient, avec une seule focale, la même à chaque fois. Ajoutez la règle que Sébastien s’impose sans y penser : interdiction de sortir l’appareil du sac tant que vous n’avez pas trouvé l’angle. Marchez, tournez, arrêtez-vous, demandez-vous pourquoi vous vous êtes arrêté là, repartez si ça ne donne rien.
Le jour où vous rapportez de cet endroit une image qui vous parle vraiment, vous aurez compris de l’intérieur ce qu’il a mis des années à formuler. Et vous saurez que le problème n’était pas le lieu. 🔍
Pour conclure : ce qui me frappe en relisant Sébastien, c’est qu’il n’a rien inventé de spectaculaire. Il a surtout arrêté d’attendre. Attendre les bonnes conditions, attendre le bon lieu, attendre le bon boîtier. Là où beaucoup cherchent une méthode, il a construit une manière d’être sur le terrain : déclencher peu et observer longtemps, revenir sur des lieux proches plutôt que courir après les destinations, traiter les conventions de composition comme des outils et non comme des lois.
Sa signature ne vient donc ni d’un preset ni d’une focale exotique. Elle vient de ce qu’il a progressivement choisi de ne plus photographier. C’est précisément la thèse que je défends ici, et je préfère largement qu’un autre que moi vous la raconte. Son engagement auprès de Nature First, l’alliance pour une photographie de nature responsable, prolonge d’ailleurs cette cohérence bien au-delà de ses images.
Merci à Sébastien d’avoir ouvert cette série et d’avoir répondu sans filtre. Vous pouvez découvrir son travail sur son site de photographe de paysage, le suivre en vidéo sur sa chaîne YouTube, et retrouver ses images au fil des saisons sur son compte Instagram et sa page Facebook.
Questions fréquentes
Comment photographier près de chez soi quand on a l’impression qu’il n’y a rien à voir ?
L’impression de vide vient rarement du lieu, elle vient du temps qu’on lui accorde. Photographier près de chez soi suppose d’y revenir plusieurs fois, à des heures et des saisons différentes, jusqu’à repérer ce qui échappe au premier coup d’œil. Un talus, une lisière, un arbre isolé deviennent des sujets dès qu’on arrête de chercher une carte postale.
Faut-il voyager loin pour faire de bonnes photos de paysage ?
Non, et la distance crée même un handicap réel : elle vous met sur place au mauvais moment, sans connaissance du terrain et avec l’obligation de rentrer avec quelque chose. En restant près de chez vous, vous pouvez attendre la bonne lumière pendant des mois s’il le faut, et sortir le jour précis où les conditions basculent.
Faut-il attendre des conditions météo parfaites pour sortir photographier ?
Attendre les conditions idéales fait rater bien plus d’images que la mauvaise météo. Le moment exceptionnel ne se commande pas : il se rencontre en étant dehors. Sortir régulièrement, même par temps gris, vous apprend le lieu, vous entraîne l’œil et vous place là où il faut le jour où quelque chose se produit.
Le téléobjectif a-t-il vraiment sa place en photo de paysage ?
Le grand angle est un réflexe, pas une obligation. Un téléobjectif simplifie l’image en isolant une portion du paysage et en détachant le sujet de son arrière-plan, ce qui devient précieux dans les environnements chargés comme la forêt. Beaucoup de scènes prises au grand angle contenaient en réalité une image plus forte, plus petite, qu’une longue focale aurait révélée.


Et vous, qu’en pensez-vous ?
Sébastien refuse de photographier le plus beau site de sa région pour ne pas alimenter le surtourisme. Est-ce que vous vous êtes déjà posé la question de l’impact de vos propres images sur un lieu ? Et y a-t-il, autour de chez vous, un endroit que vous jugiez sans intérêt avant de finir par y trouver quelque chose ? Racontez-moi en commentaire, je lis tout.